Regagner 100.000 logements à Paris et 1 million en France (Jacques Baudrier)

Peut-on encore garantir le logement pour tou·te·s à Paris face à la spéculation ? Jacques Baudrier, adjoint à la maire de Paris en charge du logement et de la transition écologique du bâti, explique les priorités de la ville pour préserver l’accès au logement, réguler le marché privé et engager une rénovation écologique juste. `

Paris consacre chaque année 600 millions d’euros à la production de logement social, un effort supérieur à celui de l’État à l’échelle nationale. Que révèle, selon vous, ce déséquilibre sur la politique du logement en France, et quel message adressez-vous aujourd’hui au gouvernement ?
Alors qu’il n’y a jamais eu autant de demandeurs de logement social en France, le budget que l’État consacre à la production de logements sociaux est dérisoire. Ce n’est pas 400 millions d’euros par an que l’État devrait engager, mais dix fois plus : 4 milliards.
La Ville de Paris a, de son côté, doublé son budget en cinq ans. L’an passé, 3 874 nouveaux logements sociaux ont été produits, un niveau supérieur à celui des années antérieures. La majorité propose d’en produire 4 000 supplémentaires par an, ainsi que 4 000 logements abordables chaque année.
L’État doit impérativement augmenter son effort et consacrer plusieurs milliards d’euros par an à la production de logements sociaux. Il peut le faire en mobilisant le budget de l’État, mais aussi en créant des recettes spécifiques. En Allemagne, en Italie ou au Royaume-Uni, les droits de mutation sont plus élevés pour les résidences secondaires. Si la France alignait sa fiscalité sur celle de ses voisins, cela rapporterait près de 2 milliards d’euros par an, qui pourraient être consacrés à la production de logement social.

« Avec le transfert de la taxe sur les logements vacants à Paris et la possibilité de doubler son montant dans
les zones tendues comme Paris nous pouvons reconquérir jusqu’à 20 000 logements à Paris et jusqu’à 200 000 en France »

La moitié du parc locatif privé a disparu à Paris en trente ans, sous l’effet de la spéculation, des résidences secondaires et des locations touristiques. La municipalité s’emploie à réguler ces usages, avec par exemple la législation anti-Airbnb ou l’encadrement des loyers. Quelles sont, selon vous, les priorités pour continuer à préserver une ville populaire et accessible ?
Il n’y a plus que 350 000 logements locatifs privés à Paris alors qu’il y en avait 600 000 dans les années 80, et ce nombre baisse en moyenne de 8 000 unités par an. Cette chute est la conséquence de l’augmentation constante du parc de logements inoccupés et de meublés touristiques. Il y a 300 000 résidences secondaires et logements vacants à Paris, soit 28 % du parc privé, et ce nombre augmente de 7 000 par an. Le nombre de meublés touristiques illégaux, loués toute l’année, est estimé à 25 000 à Paris. Nous nous battons pour faire évoluer la législation et la fiscalité. Nous avons enregistré plusieurs victoires. En novembre 2024, la loi Echaniz-Le Meur nous a donné les moyens de reconquérir les 25 000 meublés touristiques illégaux détournés du marché, grâce à une législation beaucoup plus stricte et à des amendes doublées.
Nous venons de gagner, dans le cadre du débat sur le Projet de Loi de Finances 2026, un transfert de la taxe sur les logements vacants à Paris et la possibilité de doubler son montant dans les zones tendues comme Paris. Cela va nous permettre de reconquérir jusqu’à 20 000 logements à Paris et jusqu’à 200 000 en France. Ce sont de vraies avancées, et je suis très mobilisé sur ces sujets auprès des ministres et parlementaires.
Nous espérons aller plus loin : si nous gagnons au Parlement le fait que les communes aient une pleine maîtrise des taxes sur les logements vacants et les résidences secondaires, nous regagnerons 100 000 logements à Paris et 1 million de logements en France, de quoi loger 2 millions de personnes. Sans que cela coûte un sou d’argent public. C’est la bataille prioritaire qui mobilise toutes les énergies.

« Le Paris que promeut Madame Dati, c’est un Paris avec toujours plus de logements vides et de logements chers. Un Paris sans Parisien·nes… »

La majorité vise 40 % de logements publics à Paris d’ici 2035. Rachida Dati elle parle de “ghetto” et dit qu’au-delà, la mixité sociale serait menacée. Que répondez-vous ? Y a-t-il trop de logements sociaux à Paris ?
Madame Dati et ses amis votent systématiquement contre les projets de logements sociaux et elle souhaite arrêter leur production. Pourtant, c’est cette élue de Paris qui m’envoie le plus de courriers pour soutenir des demandeurs de logements sociaux. C’est d’une hypocrisie indigne. Ce qu’elle propose, c’est de laisser libre cours au marché. Dans son arrondissement, qui compte très peu de logements sociaux, le résultat est déjà visible : 34 % de logements inoccupés, une proportion qui augmente rapidement. Comme les propriétaires de résidences secondaires à Paris sont souvent aisés, cela alimente la hausse des prix. Madame Dati et ses amis visent la montée des prix de l’immobilier et la valorisation du capital, au mépris du droit au logement des Parisien·nes. Le Paris que promeut Madame Dati, c’est en réalité un Paris avec toujours plus de logements vides et de logements chers. Un Paris sans Parisien·nes.
Il s’agit au contraire de redoubler d’efforts pour augmenter l’offre de logements publics, avec 8 000 logements supplémentaires par an. Des logements protégés de la spéculation et habités par de vrais habitants, pas des résidences secondaires.

Dans le contexte de transformations du parc social et de régulation du logement privé, comment la municipalité entend-elle renforcer la démocratie locataire et la participation des habitants dans les décisions qui concernent leur logement ?
La Ville de Paris et les trois bailleurs sociaux qui en dépendent ont signé, avec l’ensemble des associations de locataires, une charte sur les conditions de rénovation des grandes opérations de rénovation de logements.
L’un des points forts de cette charte est indispensable pour engager un grand projet de rénovation. Nous entendons développer des concertations avec les associations de locataires afin de définir des engagements sur d’autres sujets.

La rénovation du bâti est devenue une urgence vitale face au réchauffement climatique. Comment concilier rénovation écologique des bâtiments et justice sociale, pour que la transition énergétique ne pénalise pas les plus modestes ?
Les logements sociaux de Paris sont l’ensemble de logements de France qui est le plus rénové. Nous avons engagé la rénovation d’ampleur de plus de 70000 logements sociaux depuis 2009 et nous continuons au rythme de 5000 par an. Les résultats qui sont quantifiables sont très bons. La rénovation du parc privé est en train de décoller rapidement.
Jusqu’en 2024 nous rénovions 2000 logements privés par an, mais grâce à la montée en puissance du dispositif d’accompagnement de la ville EcoRénovons Paris nous avons atteint 4500 logements rénovés dans le privé en 2025. Et nous espérons dépasser les 10000 en 2026. Tous les logements parisiens doivent être rénovés avant 2050. Paris est une ville dense, très sensible aux canicules. Rénover les logements c’est sauver des centaines de vies par an des canicules durant les prochaines décennies. C’est une politique essentielle pour le climat, mais aussi et surtout pour la santé publique.


● Interview réalisé par Marie-Pierre Vieu

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