Maricarmen avait 87 ans. Elle vivait dans son appartement madrilène depuis 1956. Le 23 septembre, elle en a été expulsée sur un brancard. Deux semaines plus tard, elle est morte à l’hôpital. Entre-temps, son histoire a bouleversé l’Espagne et déclenché une mobilisation qui dépasse désormais la seule question du logement. Elle révèle une crise sociale qui traverse l’Europe, nourrissant une colère qui pèse désormais sur les choix politiques.
Sa mort a fait éclater quelque chose qui couvait déjà. Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues. À Madrid, Barcelone et dans de nombreuses villes, la colère a dépassé le seul mouvement des locataires. « Maricarmen vit, la lutte continue » : derrière ce slogan, c’est le refus de voir le logement réduit à un placement financier qui s’exprime.
UN SYMBOLE DEVENU RAPPORT DE FORCE
C’est précisément ce qui lui donne sa force ; la mobilisation espagnole ne se réduit pas à réclamer davantage d’aides, mais remet en cause les règles du jeu pour protéger les locataires, empêcher les expulsions sans solution de relogement, construire du logement social, réguler les loyers et combattre la spéculation.
La rue interpelle directement l’État sur ses responsabilités sociales et exige qu’il intervienne sur le marché, sur les prix, la propriété, la spéculation et la production de logements.
Pedro Sánchez l’a compris. Ou plutôt, il n’a plus le choix. Après le rejet par la droite et l’extrême droite de ses premiers décrets sur le logement, le chef du gouvernement a dissous le Parlement début octobre et convoqué des élections anticipées le 29 novembre.
Parmi les mesures d’urgence qu’il défend : protection renforcée des locataires vulnérables, encadrement de la location de chambres, taxation des locations saisonnières, lutte contre les achats spéculatifs, aides à la construction et fonds de 10 milliards d’euros pour faciliter l’accès au premier logement.
Il sait que le logement est devenu un terrain de quitte ou double. Soit le gouvernement assume d’en faire une priorité politique et s’attaque aux intérêts qui profitent de la pénurie. Soit il laisse le marché continuer à produire ses exclus, avec le risque de voir la colère sociale se transformer en sanction électorale.
UNE MÊME COLÈRE DE PART ET D’AUTRE DES PYRÉNÉES
L’expérience espagnole est intéressante pour toute l’Europe. Elle montre que la crise du logement dépasse largement la seule question des loyers ou des charges, mais touche au pouvoir d’achat, à la jeunesse, aux familles, à la mobilité et conditionne plus largement la possibilité de vivre dignement.
Déjà en septembre, les Berlinois avaient renversé la table aux élections régionales en élisant une majorité de gauche portée par Die Linke avec, au coeur de son programme, l’expropriation des grands propriétaires privés au profit de la sphère publique.
En France, ces derniers jours, la colère descend aussi dans la rue, avec un mouvement lycéen et étudiant hors normes. Au coeur de leur révolte, on retrouve le budget 2027,
ses 54 milliards d’euros de ponctions, le gel des APL, leur retrait pour les étudiants étrangers et les coups de rabot portés aux services publics.
Les situations ne sont évidemment pas les mêmes. Mais une même question affleure : qui paiera la crise et qui décidera de notre avenir ? L’histoire de Maricarmen est devenue un cri de ralliement qui dépasse les frontières espagnoles. Avec une même exigence de justice et de dignité.
À la peur, à la division et à l’exclusion, elle oppose la force de la solidarité et des luttes collectives.
Article de Marie-Pierre Vieu pour Logement et Famille n°350 octobre 2026


